Réflexions
No Comments DE L’ART ?
« L’utile est le juste contraire du beau ». Baudelaire.
L’Eternel, la Vérité, le Beau ne sont pas à l’heure actuelle des sujets qui passionnent les foules. La majorité s’intéresserait plutôt à des frivolités qui ne demandent pas un usage immodéré des ressources de leur cerveau. C’est là un des principaux dangers des phénomènes de modes entre autres. Certain pratiquant de bonsai épousera donc les passions du moment, suivra le mouvement et dès que la mode changera, car toujours éphémère, l’œuvre « mourra », avant même d’avoir vécu. Or, que dire du bonsai si ce n’est qu’il n’est pas censé être éphémère. L’objet de l’Art en général et de l’Art bonsai en particulier n’est pas la recherche de l’actualité ou de l’anecdotique… ainsi, si mes arbres ne sont pas appréciés des gens du commun, peu me chaut, je n’ai pas le désir de satisfaire tout le monde. Bien évidemment, au-delà du côté provocateur, je reprends à mon compte la citation de Lecomte de Lisle :
« Seules sont durables les œuvres conçues sans aucune préoccupation des goûts du public ».
Cette formule amplifie l’élan donné par Théophile Gautier et Théodore de Banville au culte de l’Art pour l’Art , Leconte de Lisle rompait avec ce mouvement et défendait une doctrine nouvelle — celle qui servait de modèle au mouvement des Parnassiens — caractérisée par quelques principes radicaux : l’œuvre se doit de rester impersonnelle (le créateur ne doit pas mettre en avant son ego) ; il doit viser la beauté, dont l’antiquité (grecque, hindoue, nordique, asiatique, etc.) fournit les modèles absolus, il ne doit pas rechercher la reconnaissance du public, il doit se tenir absolument en dehors des poussières de la vie.
Par conséquent, c’est peut-être là que la fameuse liberté de l’artiste se trouve, justement, dans le fait de ne pas être (ou de ne pas se laisser) influencé par les goûts des autres, surtout s’ils ne sont pas artistes eux-mêmes. En ce qui me concerne, l’arbre en tant que matériau de base est difficile et surtout long à transformer en quelque chose de beau, on ne peut y arriver que par un long apprentissage et un patient labeur. Ce qui est primordial c’est le travail sur la forme, mais pas que, car si on ne maîtrise que la forme, le charme, le style est perdu, on a l’apparence sans avoir l’esprit, et cela n’abusera que les néophytes comme disait Qi Baishi à son époque.
Personnellement, je me moque de l’utilité de l’Art, sa seule utilité à mes yeux, c’est d’être, tout simplement. Rien n’importe si ce n’est l’Art, l’absolue gratuité de l’Art. Ce qui me rapproche ici dangereusement de la notion de l’Art pour l’Art prônée par les Parnassiens qui s’apparente aussi à une des conceptions extrême-orientale de l’Art. Et en allant plus loin encore, aux principes du wabi-sabi japonais, qui comme chacun sait, sont directement issus de la tradition du thé, qui est on ne peut plus bouddhiste. Tous ces concepts artistiques étant basés sur des notions de renoncement à l’égo, à la richesse, à la notoriété, à l’usage de produits fastueux, etc…
Ce sont les Lettrés chinois qui ont créés et développés cette forme d’Art « amateuriste », on pourrait même dire «d’Art à but non lucratif ». Cet art n’est pas basé sur l’idée de diffusion, de profit, de vente, et si pour certains il est classé comme élitiste, il n’est pas fermé pour autant, mais il faut faire l’effort de hausser son niveau de compétence pour entrer dans le cénacle et faire partie intégrante du groupe. De plus, les Lettrés comme les Parnassiens vouaient un véritable culte à l’Art fondé sur l’érudition et la maîtrise des différentes techniques qui ne pourraient être accessibles qu’à une élite culturelle et universitaire capable de la recevoir. Mais cela ne s’arrête pas qu’à cela, le bagage culturel, s’il est très utile, n’est pas non plus totalement indispensable, par contre, ce qui l’est vraiment c’est la recherche de la perfection, perfection technique mais aussi formelle. On m’a souvent demandé si je ne voulais pas devenir professionnel, mais professionnel de quoi ? Professionnel de la vente ?, je n’ai pas fait HEC (pitié), je n’ai pas été formaté pour devenir un requin ; je ne veux pas que mes arbres deviennent des produits de consommation courante au même titre que du papier ou des chaussures. Il est vrai que d’aucun se diront pourquoi se priver de ce qui permettrait de se faciliter la vie ? Mais il ne faut pas confondre le but et les moyens d’arriver au but. Mon objectif n’est pas de me la faciliter, bien au contraire j’ai l’intention de me la compliquer encore plus. Je ne dénigre rien, ni personne, que ceux dont l’objectif de leur vie est de s’enrichir le fassent. Pour ma part j’estime que, lorsque l’argent, la professionnalisation, l’égo entrent en ligne de compte le pratiquant y perd son âme, sa pureté, son indépendance et sa liberté. Lorsque l’on veut vivre de son Art, on se doit de faire des concessions, de suivre les goûts du public, on fera tel style d’arbre ou telle variété parce que cela correspondra à la demande du public, parce que cela sera ce qui se vend. L’artiste, le créateur, le pratiquant devra donc se soumettre à ce diktat, s’abaisser à des négociations, à des marchandages, à des tractations qui saliront, déprécieront son Art, ses œuvres et son âme. Car, comment estimer la valeur, le prix, la qualité de quelque chose d’intrinsèquement inestimable ? Quelle est la mesure, l’aune qui permet de dire qu’une œuvre d’Art est digne de porter ce nom et une autre pas ? Et, autre question majeure, qui est digne d’en juger ?
Flaubert disait que « vendre son œuvre c’est déchoir en dignité ». Il disait aussi « que la noblesse sociale consisterait donc à être l’égal d’un épicier ? Quel progrès ! ».
Dans l’absolu, l’idéal serait donc de renoncer définitivement à la richesse, la gloire, etc., etc. l’Art deviendrait donc une sorte de religion, mais attention, celle qui n’exige pas l’indigence, intellectuelle et matérielle, mais seulement une pauvreté librement consentie. L’artiste, le vrai, le pur et dur ne se préoccuperait donc point des intérêts matériels, pécuniaires, ni de gloire, gloriole, succès, célébrité, etc… Mais, petit bémol, effectivement, qui ne serait pas tenté, à un moment ou à un autre par le chant de ces sirènes ? Néanmoins, être tenté ce n’est pas forcément céder. A mon avis, l’essentiel est qu’ils ne soient pas recherchés sciemment, à tout prix, néanmoins, ils peuvent être la conséquence, la consécration de beaucoup d’efforts, d’énormément de travail. Peu de gens méprisent le succès ; beaucoup le recherche, et personne ne le repousse lorsqu’il survient, c’est un baume à l’orgueil le plus dédaigneux. Seulement le véritable artiste vise à mieux qu’à plaire au public, le succès n’est qu’un résultat, pas un but en soi…
D’ailleurs, je rejoins Flaubert, une fois de plus, lorsqu’il disait que : « ce qui est important c’est de rechercher la haute mer, pas le port et si j’y fais naufrage, je vous dispense du deuil ».
Un véritable artiste se doit donc d’être non-professionnel, mais malgré tout il faut bien vivre, et, tout comme Renan ou les Lettrés chinois, il faut repousser toute collusion entre activité intellectuelle et vénale. C’est pourquoi il faut avoir un métier totalement différent de son activité intellectuelle et artistique pour qu’en rien, ne soit détourné l’esprit. Cette vision de l’Art pour l’Art, ou son pendant dans la culture Lettrée, ne défendra donc aucune cause, aucune doctrine, aucune école, même pas la sienne. Même si j’ai suivi des écoles, j’ai toujours refusé de me laisser entraver par ces mêmes écoles, et de ne pas transformer des préceptes éducatifs en règles rigides et contraignantes. Il ne faut pas oublier que les règles ne sont que des guides, des bornes, pour ne pas s’égarer lorsque l’on débute sa formation, rien de plus, rien de moins. Ce qui présuppose de ne pas essayer non plus d’imposer sa propre vision des choses, sa propre doctrine. Ce qui engendrerait donc une diffusion des plus limitée, restreinte à un nombre minimum d’adeptes agrées par le « Maître », ce qui pourrait entrainer de possibles dérives sectaires, il ne faut jamais oublier que la route de l’enfer est pavée de bonnes intentions.
Cette façon d’envisager l’Art du bonsai est descriptive, elle expose, exprime des impressions, des sentiments traduits via le médium qu’est l’arbre. Cette vision de l’Art du bonsai ne juge pas, ou peu, ou du moins essaie de juger le moins possible en s’écartant le plus possible du dualisme. Car, juger est aussi une manière d’agir ; si l’on juge de façon par trop péremptoire, directe, directive, c’est alors une façon déguisée d’imposer ses vues à ceux qui débutent et ne connaissent pas, ou à ceux plus avancés, mais dont le style n’est pas encore totalement affirmé et assumé. C’est une façon d’influer. Pour les tenants de l’Art pour l’Art (il n’y en a pas beaucoup à notre époque car trop radical) et/ou ceux de la culture Lettrée, l’Art représentait plus que la Vie, c’était l’essence même de la Vie, et sans cela elle ne valait guère la peine d’être vécue. C’est ce qu’on pourrait appeler une sorte de « moralité usuelle » que d’être désintéressés, ne pas mentir, ne pas tromper les autres et soi-même sur la qualité de ce que l’on fait sur nos arbres, d’aller son chemin à la recherche du Beau et du Vrai, de suivre sans faiblir la voie difficile de notre Art. Mais cela vaut aussi pour tous les autres Arts, pour les relations de la vie ordinaire et du travail. C’est cette espèce de moralité usuelle qui devrait faire de nous des hommes de cœur et d’honnêtes gens, c’est là un point de rencontre avec le confucianisme, enfin c’est ce que l’on appellerait chez nous du confucianisme bien compris. Pour en revenir à cette idée de morale, qui chez certains rappelle des souvenirs nauséabonds, cela concerne plus précisément l’application au travail, désintéressée et consciencieuse qui rend la personne morale, c’est l’Art qui élève au-dessus des bassesses de la vie. Je considère que l’Art (quel qu’il soit) offre à l’imagination un idéal de perfection dont la réalisation toujours imparfaite exige des efforts infinis, mais, il élève l’âme au-dessus des petitesses auxquelles la plupart des hommes accordent une importance exagérée, disproportionnée et dans lesquelles souvent ils se perdent. Plutôt que moralité, on pourrait, à juste titre, parler de probité intellectuelle, car ce qui caractérise un véritable artiste, c’est le soin, l’application scrupuleuse, la délicatesse avec laquelle il exerce son travail et il est impossible que cela n’ait pas d’influence sur toutes ses activités autres qu’artistiques, ainsi que sur sa vie personnelle, serait-il possible d’être honnête dans une activité et malhonnête dans une autre ou dans la vie ordinaire ?
Enfin, on pourra citer l’apophtegme de Baudelaire : « l’esthétique est une justice supérieure ».
Lorsque nous nous consacrons à la réalisation d’un objectif élevé nous utilisons des facultés que la majorité n’emploie qu’à des fins mesquines et intéressées. « Se plier en silence à certaines exigences intérieures et passer sa vie à chercher des moyens d’expression sincères », disait Georges Rouault. Mais la réalisation d’un bonsai, sa transformation, sa « transmutation » en œuvre d’Art est loin d’être aisée. La plupart des pratiquants, bien que comprenant parfaitement cet idéal se consument en efforts démesurés pour y parvenir. La majorité y renonce rapidement car cela demande beaucoup trop d’efforts pour trop peu de satisfactions immédiates. Cet idéal est une chimère des plus insaisissables, on arrive à l’approcher parfois très brièvement, en de très rares occasions, et à peine atteint, il se dérobe et la poursuite recommence. Mais le fait de contempler, même fugitivement cet idéal dont la réalité nous échappe souvent, permet quand même de redonner courage et de persévérer envers le but à atteindre. Cela permet de continuer l’effort créateur en mobilisant toutes les ressources et les énergies de notre âme. Seulement, rares sont ceux qui sont prêt à faire cet effort de mobilisation de l’énergie. Il est plus facile de céder aux sirènes de l’entropie, du mouvement, du changement, de la facilité, etc… toutes ces activités mentales étant fatalement source de regrets futurs. Se limiter à la technique n’est pas suffisant, les plus belles images sont en soi, le plus difficile étant de les exprimer et pour cela il faut se défaire de l’esprit d’imitation servile et de toute l’agitation mentale dont la société moderne nous inonde. Tout ceci étant loin d’être propice à la création des bonsai.
« Leur attitude au sage enseigne
Qu’il faut en ce monde qu’il craigne
Le tumulte et le mouvement
L’homme ivre d’une ombre qui passe
Porte toujours le châtiment
D’avoir voulu changer de place.
Baudelaire – « Les hiboux » – Les fleurs du mal.
Souvent, à bout de patience et de courage j’ai voulu de changer de style, mais enfin de compte j’ai persévéré, car renoncer à cette vérité (personnelle bien sûr) m’est difficile. Ne pas peindre, dépeindre ce que l’on voit pour, au contraire, représenter des choses rares, c’est ce que j’appelle renoncer à la vérité, pour ne stagner que dans l’anecdotique. Et, dans la représentation de la réalité, je ne cherche pas non plus forcément la ressemblance, on peut être fidèle sans être ressemblant, ce n’est qu’ainsi que l’on peut espérer saisir l’essentiel…






























